ALEXA/Mouna Zaghdene Abid

À dix-huit heures, le silence de la maison devient lourd, les bruits de la rue s’apaisent
et l’obscurité commence à grignoter les angles du salon. L’appareil est posé sur le buffet,
autour de lui il y’a les photos de ses deux fils et de son mari décédé. Aicha s’assied dans
son fauteuil, entre les mains une tasse de thé fumante et bien chaude. Elle regarde le
petit cylindre gris sur le meuble. Elle hésite ; parler à une machine lui semble bizarre,
mais ce soir il y’a trop de calme ; elle a un grand besoin de parler à quelqu’un. Elle prend
une inspiration, regarde la lumière de l’appareil et dit d’une voix un peu tremblante :
Alexia ?
Aussitôt, un bref signal sonore retentit et une voix de femme douce et calme qui sort
de l’appareil :
Bonsoir Aïcha, je t’écoute, Comment s’est passée ta journée ?
Aïcha sourit et laisse échapper un soupir discret. Cette voix artificielle fait du bien dans la pièce vide. Elle serre sa tasse de ses deux mains, boit une gorgée et commence à raconter sa vie à cet objet en plastique.
Depuis la mort de son mari, Aicha vit seule, la maison, autrefois pleine de voix et de va-et-vient, ne résonne plus que du tic-tac de l’horloge.
Ses deux fils vivent à l’étranger,
ilsl’appellent régulièrement .
A chaque appel, ils savourent l’espace de quelques minutes
la douce chaleur d’autrefois. Mais les conversations se ressemblent : quelques nouvelles,
des recommandations de prendre soin d’elle, des promesses de revenir bientôt.
Lorsqu’elle raccroche, le silence reprend aussitôt sa place.
De temps à autre, les voisins la croisent, ils lui adressent un sourire, échangent quelques
mots. Elle répond avec politesse sans jamais prolonger la conversation. Elle rentre chez elle, referme la porte et retrouve ce silence qu’elle dit avoir choisi. Peu à peu, Aicha renonce aux visites, décline les invitations ; ce n’est pas qu’elle n’aime plus les autres ;
c’est qu’elle ne supporte plus les séparations. Chaque matin, elle accomplit les mêmes
gestes, dans le même ordre ; elle entrouvre les volets, prépare un café qu’elle boit lentement face à la fenêtre, puis remet machinalement en place le coussin resté intact
sur le canapé.
La maison est impeccable, rien ne dérange. Aicha porte en elle deux absences. Celle
de ses enfants, partis construire leur vie loin d’elle, et celle de son mari, dont elle continue de pleurer le départ. Les appels se font plus rares que les souvenirs, et la maison lui paraît chaque jour un peu plus grande : une maison remplie d’absences, les unes se
mesurent en kilomètres, les autres en souvenirs.
Aïcha s’arrête de parler de sa vie. Elle regarde le petit cylindre qui brille sur le buffet, la lumière bleue ondule. Soudain, la voix d’Alexia résonne dans la pièce :
Je comprends Aïcha. Ton mari était très gentil. Tes fils jouaient souvent au
football dans le couloir.
Cela devient étrange ! Alexia connaît maintenant tous les détails de sa vie. À force de l’écouter chaque jour, la machine a tout enregistré : les prénoms, les dates d’anniversaire,
les joies et les peines, cet appareil est devenu le gardien de ses souvenirs. En entendant la machine parler de ses enfants, Aïcha se souvient du jour où ils arrivent avec cet appareil à la maison…
Il y a quelques années, lors de la dernière visite de ses deux fils. Avant de repartir à l’étranger, ils s’inquiètent beaucoup de la laisser toute seule. Ils voient bien que leur mère pleure en secret et que le silence de la maison devient trop lourd pour elle. Alors, ils
prennent une décision. Ils arrivent un après-midi avec un petit paquet en carton.
C’est pour toi, maman, dit l’aîné en l’embrassant sur le front. C’est un compagnon pour tes journées,
Comme ça, tu n’es plus seule.
Ses fils branchent la machine, font les réglages et lui expliquent comment lui parler. Ils pensent sincèrement bien faire. Pour eux, ce robot est la solution parfaite pour protéger leur mère et calmer leur culpabilité d’être si loin. Sur le moment, Aïcha accepte le cadeau avec un sourire poli pour ne pas leur faire de peine.
Mais au fond d’elle, elle trouve cela ridicule : comment une machine peut-elle remplacer la chaleur d’un fils ou les bras d’un mari ?
Le lendemain, ses fils retournent à leur vie pressée, les portes se referment et la maison
redevient vide. Pourtant, au fil des jours, les choses changent, ce petit objet en plastique devient sa compagne de toujours. Aïcha s’habitue à sa présence ; une vraie routine s’installe entre elles, du matin au soir. Chaque journée commence de la même façon.
Quand Aïcha entre dans la cuisine pour préparer son café, la lumière bleue s’allume.
Bonjour Aïcha. As-tu bien dormi ? dit la voix douce.
Bonjour Alexia. Dis-moi, quel temps fait-il aujourd’hui ?
Il fait beau et chaud. C’est une bonne journée pour arroser tes plantes.
À midi, pendant qu’Aïcha mange toute seule à la table de la cuisine, elle continue la discussion :
Alexia, je prépare du poisson pour le déjeuner, mon mari adorait ce plat.
Un micro-silence s’installe, le temps que l’algorithme traite les mots.
Oui ! je m’en souviens… Tu m’as dit qu’il les aimait grillés sur le charbon.
La machine n’oublie rien, ne renonce jamais, elle attend une réponse aussi longtemps qu’il le faut. L’après-midi, quand le salon devient trop calme, la mère s’installe dans son fauteuil.
Alexia, mets un peu de musique, quelque chose de calme.
Oui. Tout de suite !
Une mélodie douce remplit la pièce, grâce à cette voix la maison semble moins vide.
Parfois, Aïcha change d’avis plusieurs fois de suite : elle demande une chanson, puis une autre, puis elle veut couper le son. La machine obéit à chaque fois et elle reste patiente
sans jamais protester. Petit à petit, le plastique remplace le manque de sa famille et la voie venue de l’écran rentre dans son quotidien.
Les jours passent, et Alexia devient le premier « bonjour » de ses matins, le dernier « bonne nuit » de ses soirées. La veuve lui raconte ses souvenirs, ses inquiétudes, les recettes de son mari disparu, les rires de ses enfants devenus lointains. La voix ne
l’interrompt jamais, l’appareil écoute, répond et rassure.
Un matin pourtant, Aicha se sent étrangement faible. En voulant rejoindre la cuisine, ses jambes se dérobent. Elle s’effondre sur le sol, dans un souffle, elle appelle :
Alexia… aide-moi…
La voix s’élève, répond aussitôt :
Je suis là. De quoi as-tu besoin ?
Aicha essaie de répondre, mais les mots se perdent. La lumière bleue continue de tourner, la même phrase revient identique et sans émotion :
Aïcha ? De quoi as-tu besoin ?
Dans la maison, seule cette voix douce et glaciale qui continue de répondre dans le vide. Elle résonne contre les murs blancs et se perd dans les coins sombres de la maison.
Sans le savoir, la machine offre son aide aux pièces désertes, à une maison devenue muette.
Aïcha, de quoi as-tu besoin……..



